jeudi 24 avril 2014

Le Monde - ma mémoire d'un accueil




à partir d’une émission  sur France 5, dans la série « Duels »
Hubert Beuve-Méry . de Gaulle

l’expérience d’une mémoire personnelle










L’émission, dans un genre qu’on pourrait souvent croire souvent déjà épuisé, passionne car elle apporte deux bouquets rares. Pour de Gaulle, des images pas fréquentes, soit par elles-même : l’immense voiture quittant la cour de l’hôtel de Matignon en 1946 après la foule entourant un homme à chapeau et sourcils sombres… le discours de Bayeux dont les feuillets immenses sont dans la main d’un orateur qui d’habitude parle de mémoire… l’ascension lente, de dos, de la tribune de l’Assemblée nationale en 1958… soit par un montage inédit, ainsi l’appréciation des questions en conférence de presse, limitée à un bout-à-bout (évidemment artificiel) du « bien » donnant la parole au suivant, ou la photographie de face au lieu du profil plus connu pour la boutade en réponse à l’affaire Ben Barka. Pour Beuve-Méry, des collaborateurs ou des historiens, Jean-Noël Jeanneney, Maryvonne Baby, Patrick Eveno, Laurent Greilsammer, quelques autres encore faisant une redondance qui apporte. Jean Charbonnel, dont c’est peut-être la dernière filmographie, est seul à donner l’effet du journaliste sur le politique, et l’accentue. L’ensemble témoigne que la mémoire de l’œil, de l’oreille, du vécu est constructive, que toute enquête est seconde, que le contemporain quand il bénéficie du recul et du regard rétrospectif ds générations suivantes, est dans une position idéale pour, précisément, conclure. Conclure en identifiant et en recommandant. Transmission de ce qui n’est pas un secret mais de ce qui peut se perdre. Et qui dans la France de ces années-ci est perdu, sans doute faute d’être recherché, désiré et parce que la fatuité est le caractère de presque tous.



L’émission est passionnante, parce qu’elle représente parfaitement l’éthique et la manière des deux personnages – des géants qui ne sont anthétiques qu’en apparence – constituant son thème. Une orientation qui n’a sa documentation et sa force que par le développement, annoncé et jamais, lâché d’une thèse. Celle-ci n’est pas la mienne mais elle magnifie aussi bien le journaliste que le fondateur. Beuve-Méry aurait été marqué à vie et dans son exercice professionnel par une dépendance, une dette originelle envers de Gaulle, lui devoir son journal, le journal, Le Monde. Le fait donc, explicite et reconnu en documents et par chacun des deux protagonistes, que de Gaulle renvoya le journaliste à son métier, à sa fonction et à sa brillante et convaincante expérience  de son affectation à Prague juste avant la guerre et « pour » les accords de Munich, donc refusa de donner une ligne, voire d’établir une censure sur le journal, a été paradoxalement insupportable pas tellement pour le fondateur, mais pour son exercice quotidien. Réciproquement, la principale critique blessant ou agaçant de Gaulle aurait toujours été celle du Monde et particulièrement de Sirius. Les points communs sont autant d’époque que de structure morale personnelle. Le journaliste a conscience d’être la voix de la France, l’homme d’Etat a fait de son appel aux Français le constant et presque toujours efficace moyen de son action. Chacun est dépassé par le rôle qu’il sert et qui pourtant tient absolument à son « équation personnelle ».



Je pense quant à moi que le couple n’est pas autant dialectique que les présentateurs le disent. Si le Général st un prospectif, c’est tout autant un homme de l’intendance, de la nécessité quotidienne, mais pour que celle-ci soit assumée, traitée, il faut une compréhension. Le commentaire de presse n’en est pas un chemin, la consultation référendaire, la relation entre le peuple et le dirigeant, en fait l’antique relation du sacré, de l’institution avec des ressortissants, ou des assujettis dont le roi a la responsabilité devant ses ascendants et, en conscience, devant Dieu, est cette voie. La compréhension de l’action tandis qu’elle est vécue par les Français et par celui qui l’initie avec leur appui supposé ou demandé, doit être vérifiée. La presse est alors, le plus souvent de Gaulle, un obstacle à une vue claire ds choses par le grand nombre. C’est – là – accorder une grande importance à la presse, au journalisme en tant que tels, et c’est marquer sa déception en constatant une sorte d’inintelligence et des faits et de l’intention. Réciproquement, là est le lien entre deux. Car si Le Monde déçoit de Gaulle, c’est à proportion de l’estime a priori qu’il lui porte ainsi qu’à son directeur, celui qu’il a choisi. Beuve-Méry le lui rend donc, déçu que de Gaulle ne joue pas mieux telle carte, en dédaigne telle autre et ne corresponde ni à la France ni à une certaine vue des choses internationales. Je ne crois pas à une interdépendance.



La thèse a pourtant ceci de bénéfique – surtout quand le documentaire est suivi d’un débat sur notre actualité, soit les 50 milliards à trouver et la réponse de la majorité parlementaire à ce déni de toutes les espérances d’il y a deux ans – qu’elle met en évidence une relation presque exemplaire, modélisante mais aujourd’hui morte, entre le politique et le journalisme. Relation qui grandit les deux acteurs. Il y faut plusieurs ingrédients dont le principal est l’état des médias à l’époque. Le débat existe et a de la profondeur parce que l’écrit le transcrit, le commande. De Gaulle écrit ses discours et ses interventions, surtout quand elles surprennent, sont préparées. Hubert Beuve-Méry ne regarde pas le Général à la télévision, il l’écoute et attend en bas de chez lui (boulevard Raspail) qu’un cycliste lui apporte la transcription intégrale. La presse écrite l’emporte de beaucoup – alors – sur le journal télévisé. Jean Daniel, Jean-Jacques Servan-Schreiber et évidemment Raymond Aron, le prix Nobel François Mauriac, le grand enquêteur Jean-Raymond Tournoux comptent et apportent comme aucune des vedettes aujourd’hui du petit écran et de l’audimat, dont la notoriété se fait en endogamie avec les politiques et en boucle dans un ensemble de magazines tous « people » (les couvertures de Match pour les filles ou femmes de télévision). Une grande part de la crédibilité du Général, et de sa mise en explication, tient à un organe de presse allant au-delà de lui pour toucher à un fond, celui dont le 18-Juin a démontré la pertinence et la permanence dans l’esprit public français : Notre République. Le propre du Monde est d’avoir, pendant de Gaulle, deux signatures, celle du journal qui ne donne jamais la sensation d’un débat interne mais clairement la somme d’une réflexion collective, et celle de Sirius, la valeur ajoutée étant la réputation pour chaque rubrique de celui qui la tient. Le génie de son directeur n’est pas un parti pris en politique intérieure nationale mais un libre examen du pays, de ses forces dans le contexte mondial et selon les relations internationales. Le « tiers-mondisme », le non-alignement dans une époque manichéenne sont d’une franchise et d’un réalisme qui semblaient à première vue interdits. La démarche se transpose en politique intérieure. Au fond, Sirius répète que le meilleur est possible et qu’il y a, pour la France, puis pour de Gaulle, un manque à gagner. C’est indiquer les plus grandes ambitions et leur donner une spiritualité.



J’apprends peu. Le monachisme  rentré de Beuve-Méry, sa solitude, mais je ne savais pas le referendum « interne » pour une « remise à plat » du journal après le départ du général de Gaulle, referendum également perdu et j’avais oublié que le dernier article sur le Général fut donné au Times. J’aurais aimé des témoignages sur la manière de recruter les collaborateurs, les journalistes, au début de l’époque fondatrice. Des exemples aussi d’échanges en réunion de rédaction. En revanche, l’exhaustivité des mots et des échanges entre les deux personnages semble donnée.



J’ai été assez vite empoigné, puis bouleversé, parce que le thème court toute ma vie, que je suis né dans cette matrice de Gaulle Beuve-Méry pour ma compréhension du monde et de la société, sans doute aussi pour une recherche d’emploi sans nom, titre, école préparatoire. Quinze ans à l’accession d’un général de Gaulle dont je n’ai aucune idée, sinon qu’il est tout autre et qu’il cristallise, fait tout questionner et assembler pour ou contre lui, mais jamais sans lui. Vingt-six quand il part, laissant des possibilités exceptionnelles à un pays qu’il a rendu de nouveau exceptionnel. Donc une enquête d’abord haletante, puis devenue permanente et se poursuit encore qui m’a donné de comprendre de Gaulle, de le deviner même et surtout pour ce qui reste l’intimité de ses ressorts propres, le secret de son charme qui a séduit l’Histoire d’emblée et durablement tout un chacun à son époque. Je crois donc connaître de Gaulle comme si je l’avais connu, quoique dans des positions que je ne peux choisir, donc encore moins reconstituer, ambiance, enquête, défense et illustration. Hubert Beuve-Méry, je l’ai connu, lui aussi, mais moins. Parce que je n’ai pas enquêté et que je ne suis pas entré dans sa mouvance ni de métier. Métier, ce n’est pas pour ne pas l’avoir désiré, et d’une certaine manière, je l’ai exercé. Sirius, critique ligne à ligne de chacune des prestations publiques du prince, et penseur publié de ce qui sous-tend l’action politique en général et sous-tendait celle de de Gaulle, je crois l’avoir été, dans les mêmes colonnes que lui, et dans la même posture que lui, faute de sa position. J’ai été publié plusieurs fois par mois, parfois par semaine, souvent à la une, à quelques reprises en regard même du texte présidentiel. Publié par ce journal que dès l’entrée à Sciences-Po. il était imposé de lire : Septembre 1960. J’avais commencé par le Monde diplomatique, cinq mois auparavant, étant encore collégien.



Le Monde de 1972 était, pour son édition quotidienne sauf le nombre de pages, de même présentation que depuis 1944 et pendant toutes les années 1950 et 1960. Jacques Fauvet apporta deux innovations, l’accueil presque quotidien, mais rarement en première page, d’un dessin : Konk et Plantu d’abord, l’accueil fréquent de pigistes, non professionnels, non consacrés et sans véritable titre . Chronologiquement, je fus le premier [1]et bénéficiais d’une fréquence de publication qui fit aussitôt débat en rédaction et dans la sphère politique parisienne. Là aussi, les conditions de la technique à l’époque furent décisivs car elles permettaient que soit considéré l’effort personnel. Ecrire dans l’heure une réponse au discours présidentiel ou à l’événement dans l’heure, la porter dactylographiée jusqu’au journal fermé mais ayant son guichet de veille, ou la dicter par téléphone à des sténo. se relayant quand le texte est long, parfois même en descendant à chaque gare d’un trajet transfrontalier quand le sans-fil n’existait pas pour le public, donnait certainement un droit d’entrée. Mais il fallut une circonstance et il fallait une ambiance où le commentaire était attendu comme la ligne manquant à un texte déjà conséquent : la critique de Georges Pompidou [2]par le général de Gaulle, ou plus modestement en son nom. Ce n’était pas la ligne du Monde, mais c’était ce qu’il lui manquait, car c’était la plus efficace. Me publier tournait l’interdit que continuait de cultiver la rédaction dans son ensemble. J’apportais une référence, non par ma collaboration puisque j’étais inconnu – Jacques Fauvet signait lui-même les chèques qui ne me paraissaient pas petits : de deux cent cinquante à quatre cent francs des années 1970 – mais par mon système d’analyse et de réplique. J’eus donc du journal à cette époque une expérience exceptionnelle car le directeur, précis et personnel dans son jugement sur les papiers, les collaborations autant que pour ce dont le journal avait à rendre compte : la vie nationale, me recevait fréquemment tête-à-tête, me parlait selon la journée, comme à un cadet au talent estimé, donc connaisseur d’une certaine manière du métier, mais étranger aux querelles internes, et aux travers d’une profession. Jacques Fauvet avait deux soucis de même poids et rituellement m’en donnait le point, en recul, en succès. Tout était mobile, précaire… s’arrachait. La copie qu’il lisait intégralement, passant la matinée au marbre en sous-sol de la rue des Italiens, l’équilibre financier, surtout le niveau de publicité et celui du « bouillon ».  La publicité : les campagnes contre le journal prenaient ce moyen pour le mettre en difficulté en la coupant quand celui-ci gênait (le pamphlet de Legris affligea manifestement JF). Les chiffres de vente réelle comparés à ceux du Figaro. Il se fit que j’entrai ainsi dans sa confidence mais sur le présent que pour l’avenir, car il ne me parla pratiquement jamais ni de celui à qui il avait succédé, ni de ceux auxquels il pensait, un à un, pour la suite. Il ne pensait pas en dynastie par adoption, mais il eut certainement le goût et l’idée de me faire entrer au journal, ma tournée, limitée au premier étage, n’aboutit pas.



Je n’ai jamais su comment Jacques Fauvet maintenait son autorité sur la rédaction, ni si les nombreux votes le prolongeant faute qu’un successeur possible se distingue surtout par le nombre des suffrages le préférant à d’autres, étaient une marque de confiance ou au contraire de lassitude. Signé de ses initiales, l’éditorial engageait toute la rédaction et avait été débattu. L’équipe dirigeante, de forte expérience, semblait homogène, le delphinat était-il reconnu ? L’ouverture à des matières peu traitées, notamment à la société, aux mœurs, fut le fait, je crois, de sa propre vie de famille qu’il ne séparait pas de sa respnsabilité professionnelle. Elle m’inspira et me correspondait [3]Hubert Beuve-Méry qui me reçut plusieurs fois, avait un bureau presque sous les combles. Je crois qu’il devait impressionner davantage dans la durée et en cercle qu’en tête-à-tête d’un moment. Son écriture n’était pas faite de formules mais d’une pensée, développée et se critiquant elle-même. Une conférence, à public pas très nombreux, sur son métier, non sur le journal, qu’il ne dirigeait plus, porta notamment sur les dilemmes opposant le devoir de loyauté et l’impératif de l’information. Le hasard l’avait fait visiter Israël à l’instant où se décidait la coalition pour Suez : il sut même l’heure convenue pour commencer d’opérer. La fare connaître au journal et trahir ses hôtes, il ne le fit donc pas. Sa persévérance était celle de l’analyste et sa matière les évolutions contemporaines : relations internationales, régime intérieur français. Jacques Fauvet était au contraire un homme d’action,, affectif et doué moralement pour se scandaliser, donc faire partager ses sentiments. Il le fit, pas seulement pour des « affaires » ni pour la gestuelle du président régnant. L’ensemble de la vie publique, les questions de mœurs devinrent sujets du journal. Il prit parti contre Valéry Giscard d’Estaing et Le Monde conféra aux « diamants » offerts par Bokassa, un poids que seul Le Canard, dans sa catégorie, n’aurait pu ainsi certifier. La vie française devenue bipolaire en politique, le journal se donna une orientation que le manichéisme de la « guerre froide » et suscité par la personnalité du général de Gaulle l’avait, au contraire et paradoxalement, dissuadé de prendre. Le journal demeura une autorité morale et l’est encore, mais désormais par défaut, non plus par construction.

L’ensemble du propos et des images m’a fait cristalliser quelque chose d’important pour moi, pour la suite de ma vie et a confirmé une continuité obligée, dont je n’ai pas assez tiré la conséquence  pratique jusqu’à présent à quoi employer et surtout le temps qu’il me reste, pour son maximum prévisible. A l’évidence, combiner le vécu d’oreille, de regard, d’émotion avec ce qu’apporte en documentation et en mise au net le recul des années et le ressenti de contemporains ou celui des générations suivantes, c’est-à-dire plue jeunes que la mienne, place idéalement celui qui veut témoigner. Or, j’en suis. Sans pouvoir sur mon époque, j’ai celui de dire et faire comprendre intimement ce qu’a été une autre. Devoir aussi de démontrer la nécessité de la mémoire pour un pays dans son ensemble, ce à quoi la France n’est plus conviée que pour assimiler des schémas, du vocabulaire, de la convention figée, et ce que n’ont pas nos dirigants en politique et en entreprise, et pas non plus nos commentateurs et nos présentateurs.



La biographie dont je porte le projet, d’un très grand fonctionnaire puis d’un très grand ministre, celui que de Gaulle voulut pour notre diplomatie et comme son Premier ministre, dans la dernière donne à jouer, est donc un devoir pour le septuagénaire que je suis devenu, plus vite que je ne prévoyais du vivant de ceux dont j’ai joui qu’ils fassent ce qu’ils faisaient. Actualiser notre pays, répondre à tous égards de notre destin. L’esthétique en était évidente, l’éthique moins visible est aujourd’hui ce qu’il me faut écrire et dire. Modèle qui nous endette pour l’avoir oublié.



Rappel enfin d’une spécificité de l’époque. Ses fortes structures étaient simples, elles n’étaient pas érigées en défense, elles n’étaient pas cofidiées. J’ai vécu une accessibilité aux médias qui ne devait rien à la recommandation ou au physique. Cette notoriété passagère – je dois à Jacques Fauvet ma signature – a beaucoup déterminé mes envies, mes rêves et aussi, en termes de carrière, ce que j’ai reçu et ce dont j’ai été empêché. Enfin, observer, scruter l’actualité quotidiennement ne m’a plus jamais quitté. Au Monde, outil d’information et de réflexion, depuis près de cinquante-cinq ans, et m’ayant admis en son sein pendant dix ans, je dois une façon de voir et vivre d’autrefois à maintenant, pas substantiellement changée. Je dois aussi de grandes rencontres, celles de Michel Jobert et de François Mitterrand, que les questions directes sur de Gaulle ne m’auraient pas données [4]





France 5 – soir du jeudi 24 Avril 2014, 21 heures 40





[1] - Gabriel Matzneff, principalement, fut peu après accueilli, lui aussi, et fort régulièrement


[2] - « Du oui au non »  30 Mars 1972


[3] - « Je m’appelle Portal »  Février 1975
« La plus grande misère »   6 Juin 1975 



[4] - celles-ci me firent recevoir dès le départ du Général par Louis Vallon, puis Maurice Couve de Murville, René Capitant, Michel Debré, Jean-Marcel Jeanneney et tant qui demeurent pour moi la constellation de Gaulle – en rectitude de vie et en apport à notre pays, aucun de ceux qui, à ma connaissance et selon nos tête-à-tête, la composent, n’est de petite magnitude

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