Jean Géronimo est docteur en économie et spécialiste des
questions économiques et géostratégiques. Il est l'auteur de La pensée
stratégique russe, entre réforme et inertie et nous a livré son analyse du
positionnement de la Russie face au drame ukrainien.
Jean Géronimo. Il s'agit avant tout d'une stratégie de dramatisation pour accélérer l'accord mais aussi pour faire pression sur Moscou en le culpabilisant. Après, il est vrai qu'un risque de conflit entre la Russie et l'OTAN existe bel et bien ce qui nous amène à nous interroger sur deux points. Théoriquement, une guerre entre la Russie et l'OTAN est impossible l'Ukraine n'appartenant pas à l'Alliance. Qui plus est, tant la Russie que l'OTAN sont a priori contre toute idée de guerre. Pratiquement, la guerre est néanmoins possible. Si des dérapages interviennent — j'entends par dérapages des pièges tendus par des Etats hostiles à la Russie comme la Pologne ou les Etats baltes — il n'est pas exclu que l'OTAN invoque un devoir moral d'ingérence ce qu'il avait fait durant la guerre en Irak en 2003, en ex-Yougoslavie en 1999 et en Lybie plus récemment.
Par ailleurs, je considère que la guerre a commencé au début
des années 2000, c'est ce que j'ai appelé dans mon livre « la guerre tiède ».
Depuis cette période précise, l'Ukraine est considérée comme une pièce
stratégique sur l'échiquier eurasien. Cette guerre tiède et le statut
stratégique de l'Ukraine au coeur de celle-ci explique deux choses: d'une part,
la révolution de couleur qui a eu lieu à Kiev avec le coup d'Etat du 22
février, d'autre part, le conflit périphérique auquel nous assistons. Cette
révolution est l'expression du soft power développé dans la doctrine américaine
actuelle et présenté comme étant une alternative aux guerres frontales. Elle
fait appel au quatrième pouvoir et aux ONG. Son objectif fondamental consiste à
pénétrer l'espace post-soviétique afin de donner le pouvoir à des dirigeants
dociles et contrôler les espaces énergétiques vitaux, en l'occurence ukrainiens.
Jean Géronimo. Une partie de l'Ukraine
rejette l'évolution politique issue du Maïdan via l'ingérence occidentale
et qui a provoqué une fracture irréversible. Celle-ci s'est faite en deux
temps, d'abord par le putsch du 22 février 2014 qui n'est pas reconnu par une
partie de la population, entre autres parce que le pouvoir qui en est issu
prône une politique anti-russe et ultra-nationaliste s'inspireant de certains
éléments propres à l'idéologuie néo-nazie, ensuite par l'élection de Petro
Porochenko le 16 mai 2014 celui-ci verrouillant l'inflexion pro-otanienne de
l'Ukraine en imposant un modèle ultra-libéral prévu par l'accord d'association
et de libre-échange. D'autre part, il légalise la politique répressive menée
dans le Donbass depuis le 24 avril 2014 en accentuant de fait la division
politique de l'Ukraine. De ce point de vue, la légitimité de Porochenko pose
problème: il n'a été élu que par une partie du pays, notamment par l'Ouest. En
découle que s'il a été élu avec 54% de voix, cela ne représente que 33% du
corps électoral inscrit.
Il y a donc une menace d'implosion, voire celle d'un
deuxième putsch vu la pression exercée par les ultra-nationalistes et certains
courants néo-nazis. La révolution du Maïdan a réveillé la fracture Est-Ouest en
empêchant tout retour en arrière suite au caractère sanglant du conflit,
notamment celui d'Odessa occulté par les médias.
Je pense qu'à ce stade il reste une autonomie à négocier qui s'apparenterait à une République autonome, la décentralisation proposée étant une option irréaliste. C'est le seul moyen qui reste pour éviter une implosion totale car l'Ukraine est une bombe géopolitique à retardement.
Radio Sputnik. Quelle est selon vous la stratégie de Vladimir Poutine à travers Minsk 2?
Jean Géronimo. Elle est simple et se résume
à la défense des intérêts nationaux. Il y a une dimension diplomatique, stratégique
et humanitaire.
Il s'agit premièrement de lutter contre l'isolement diplomatique de la Russie en développant son image internationale et en renouant le dialogue avec l'Occident.
Il s'agit deuxièmement de réduire la politique anti-russe et de sécuriser la
périphérie post-soviétique où l'Ukraine a une part stratégique colossale. La
défense de ce grand glacis de sécurité pésuppose la neutralité du territoire
ukrainien ce qui apparaît impossible dans le cadre de l'expansion otanienne et
l'implantation projetée du bouclier antimissile américain. Si l'Ukraine
appartient à l'OTAN, tôt ou tard se posera la question de la poursuite de
l'expansion du système de défense antimissile américain. Cet ensemble d'enjeux
fait partie des menaces prises en compte par la nouvelle doctrine de sécurité
russe.Il s'agit premièrement de lutter contre l'isolement diplomatique de la Russie en développant son image internationale et en renouant le dialogue avec l'Occident.
Il s'agit enfin de protéger les Russes de l'étranger. On
voit bien que certains sont considérés dans les Etats baltes comme étant des
non-citoyens ce qui fait penser aux Untermensch de l'époque hitlérienne. Il
faut donc les protéger des doctrines ultra-nationalistes et néo-nazies la
politique ukrainienne actuelle signifiant leur renouveau à travers la haine du
Russe ou du communiste.
En somme, nous avons affaire à une stratégie centrée sur les intérêts
nationaux, une stratégie qui est dominée par le souci de Vladimir Poutine de ne
pas déstabiliser la région ».
Commentaire de l'auteur. L'abcès de
Debaltsevo vient d'être crevé mais les pertes de l'armée sont aussi grandes que
profondes sont les plaies des 42 millions d'habitants d'un pays pour qui Minsk
2 représente une dernière lueur d'espoir. Si le dénouement est encore
loin — quid de Kharkov, de Marioupol et d'Odessa?— l'avenir politique
de Porochenko est d'une extrême fragilité, sans quoi, aurait-il évacué sa
famille hors d'Ukraine? Cette vulnérabilité est à l'image de l'unité
fragilissime d'un pays miné par la faillite et les affrontements nationaux,
terrain propice à l'éclosion des pires courants extrémistes. Plus que quiconque,
Poutine en a conscience ce qui explique sa fermeté face aux provocations les
plus grossières et le fait qu'il ait plus d'une fois souligné — aspect
passé sous silence par le mainstream médiatique — son attachement à
l'unité de l'Ukraine. Mais l'unité, au stade où nous en sommes, n'est-ce pas la
paix et l'interaction des régions? Probablement. A Kiev et aux Républiques de
voir comment ces conditions seront remplies.
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