mardi 19 mai 2009

journal d'il y a vingt-huit ans - mardi 19 mai 1981

Munich, le mardi 19 Mai 1981



Courrier à surprise hier après-midi. Lettre et chèque de Pierre Mendès France, frappé de la première phrase de mon livre qu’il lira à tête reposée. Accusé de réception du Comte de Paris. Pierre Plancher, directeur de La Lettre de Michel Jobert, se fait l’écho d’interrogations de lecteurs de cette Lettre et de la mienne, s’interrogeant bien entendu sur l’adresse, mais aussi sur la négociation dont j’aurai bénéficié du fichier de La Lettre, demandant aussi s’il s’agit d’une dissidence du Mouvement des Démocrates ; il me réclame une mise au point ; lui répondant ce matin, e le charge de la faire lui-même en utilisant ce que je lui écris. Lettre aussi de Blondeau, le
maire de Pontarlier, chaleureux, mais que ni hier ni ce matin je ne parviens à avoir au téléphone.

Tandis que je termine une note de 14 pages sur la situation politique intérieure, suivie de deux courtes notes sur l’organigramme gouvernemental et sur les réactions bancaires allemandes après le 10 Mai, le tout à l’attention de FM, rue de Bièvre, lui réitérant une dernière fois mon désir de travailler directement auprès de lui – Chevènement m’appelle de Paris. Il n’a pas encore reçu ma lettre sur Pontarlier, me coupe là-dessus en me rappelant qu’il m’avait déconseillé de me présenter dans les conditions où je l’ai fait en Octobre dernier, et que mlon score qu’il ne qualifie pas, m’empêche tout avenir désormais dans le Haut Doubs : c’eût été possible cette fois-ci, si je n’avais pas tenté le coup la dernière… Par contre, lui et Charzat, également du secrétariat national, me verraient bien défier Foyer à Angers. Il me coupe à nouveau quand je lui demande lui-même où il en est et quand je commence une phrase sur mes préférences parisiennes qu’il croit seulement électorales ; des visiteurs entrent chez lui, il me passee Charzat, qui me confirme l’offre à condition que lui et JPC convainquent Poperen. Je réponds que je connais Foyer depuis dix ans, qu’il est incontestablement l’un des « gaullistes » les plus réactionnaires et qu’en ce sens, je devrais faire une campagne subtile et non personnelle, puisque nous avons fait des choses ensemble, notamment à propos du quinquennat de Georges Pompidou. Je téléphone alors à Michel Jobert pour lui demander conseil : « c’est enbêtant en soi que vous quittiez pontarlier, mais si les chiffres sont bons… voyez les chiffres et ce qu’ils vous apportent comme soutien… sinon, s’il ne s’agit que d’embêter Foyer, cela ne vaut pas de quitter Pontarlier ». Il serait malséant que je lui demande au téléphone s’il espère, ou si on lui a promis, un portefeuille ; il n’a pas encore lu ma lettre qu’il regardera à tête reposée. Autour de lui, c’est l’agitation et la cour de 1974 que sept ans de désert doivent lui faire regarder avec philosophie. Le soir, à Baldusweg, tandis que la radio annonce le programme du jeudi 21 et que Jack Lang commente la symbolique du bain de foule au sortir du Panthéon et des pensées pour Jaurès et Rousseau, et qu’en surplus il est indiqué que les gaullistes de gauche s’organisent dans la nouvelle majorité présidentielle… je regarde les chiffres du Maine-et-Loire : VGE y avait en 1974 63,2% et le 10 Mai encore 57,6% des voix ; à Angers, il n’est tombé que de 56,9% à 52,9% ; quant à Foyer réélu au premier tour en 1978 avec 37.000 voix contre 16.000 au PS, 8.500 au PC et 3.500 à un « jobertiste » ( !), il a été à peine plus inquiété en 1973 : 26.000 voix au second tour contre 14.900 au PS et 8.200 à un centriste. On se f… donc de moi en m’envoyant en Anjou, même si la région est très belle.

Giscard fait ses adieux ( ?) ce soir à 20 heures. Il dépend en grande partie de lui que son départ soit convenable et que son avenir ait encore une (très minime) chance : il faudrait un grand silence, de très rares gestes très significatifs, des Mémoires bien brossés, et l’impuissance de ses deux anciens Premiers Ministres : toutes choses peu probables à réunir. Le féal Express en crise avec le renvoi de Todd, donne la température et la perplexité du cernier « carré » : ceux d’abord qui crachaient sur de Gaulle vers la fin et s’imagine que VGE en est un autre. Ainsi Raymond Aron : « Il reste à Mitterrand à démentir les étrangers qui se réjouissent déjà de l’affaiblissement de la France », et du même tonneau : « souhaitons que l’expérience parvienne à enseigner au Président quelques vérités économiques primaires dont vingt années d’opposition n’ont pas réussi à le convaincre » – Par contre, Revel implacable : « Giscard a réussi à perdre une partie imperdable… la stupéfiante absence de préparation de sa campagne… pourquoi, en tant que candidat futur de la majorité, avoir fait passer le combat contre Chirac avant le combat contre l’opposiotion ? … maladie la plus fréquente chez ceux qui exercent le pouvoir : la perte du contact avec la réalité » (que de Gaulle n’avait pas, puisque tout son effort du second mandat est de reprendre un contact qu’il sait lui échapper, intuition qui ne l’abandonne même et surtout pas après le 30 Mai). En fait, et tout simplement, à force de « jouer au roi », VGE a cru l’être et a, par conséquent, oublié qu’une élection est toujours une épreuve.

Les affiches : « La force tranquille », qui faisaient ricaner sur Mitterrand dans les beaux quartiers, sont la vérité. Ici, d’un déjeuner avec mes banquiers de la Sogenal, il résulte que la panique n’a été que de quarante-huit heures après le 10 Mai, qu’elle n’a affecté que les fortunes privées se couvrant à terme, ou retardé que de quelques jours les virements et opérations hebdomadaires des entreprises ayant un pied de chaque côté du Rhin. Les évasions n’auraient pas dépassé 4 milliards et le soutien au franc de la part de la Bundesbank 51 milliards. Les nationalisations ne sont pas censées changer grand-chose, et la situation en Allemagne est aussi mauvaise qu’en France au plan économique, et pire au plan politique. C’est ce que relève Le Nouvel Economiste en sommaire de son numéro du 18 Mai : « tranquille, le président Mitterrand entend désormais jouer à son rythme. Avec une donne totalement inespérée il y a moins d’un mois. Les syndicats rivalisent de modération, le patronat de prudence, les communistes de complaisance et la majorité d’hier de querelles ». En ce sens, l’idée d’un « troisième tour » est la meilleure façon qu’il n’y en ait pas. Jusques-là, la discipline de gauche en politique et en syndicat sera parfaite et le patronat prudent. Ensuite, la plage sera de cinq ans. Bien joué… La Vème République sort déjà gagnante : chaque règne a d’emblée et chaque fois, et pour qui que ce soit, tous les moyens d’en être un.

A Baudouin D. de Paribas, venu de Madrid pour une assemblée de sa banque et me demandant si je vais à la soupe (sous-entendu comme MJ), je réponds que l’invitation ne m’en est pas faite, et que désormais il faut vivre tranquillement avec d’autres données : le RPR n’a plus aucune référence gaulliste, la Vème République en institutions et en programme économique et social, est du côté de Mitterrand. Quant à la politique étrangère, on verra. Dans sa maison, les « grosses têtes » tremblent pour elles-mêmes : la nationalisation, escomptée progressive, se traduira cependant et immédiatement par le changement des hommes-clé.

Le Journal Officiel est comique, qui continue imperturbablement de publier des décrets signés après le 10 Mai par VGE et Barre démissionnaire : l’organisation du secret de la défense nationale, de la sécurité nucléaire, et bien entendu des promotions à tour de bras dans les ordres nationaux. Jean-Paul Anglès
[1], déjà promu commandeur du Mérite le 7 Mai, est nommé le 12 inspecteur général des Affaires étrangères, quittant donc Lisbonne pour son cher et salonnard Paris.

[1] - il avait été « mon » ambassadeur au Portugal, après Bernard Durand et il me faisait confiance pour des dépêches économiques, parfois même politiques quand il se trouva que j’étais presque intime d’un Premier ministre imprévisiblement nommé, Luis Nobre Costa. J’étais un peu amoureux de sa fille, Vera, qui finit par épouser un journaliste grec, et sa femme m’aurait apprécié comme gendre. Jean-Paul Anglès, très « carrière » et très anti-gaulliste, fils d’un député collaborateur de Paul Reynaud, gentil en privé, peureux en public et par écrit. A l’avènement de Valéry Giscard d’Estaing, il était le chef du protocole. Sa femme, Eugénie, d’origine américaine (Chicago), est inoubliable de charme mais aussi d’une certaine excentricité, douce : l’animation au palais Abrantes, c’était elle

lundi 18 mai 2009

journal d'il y a vingt-huit ans - lundi 18 mai 1981

Munich, le lundi 18 mai 1981



Tranquille clarté politique en France. La passation de pouvoirs aura lieu le 21 ; le gouvernement sera donc formé d’ici la fin de la semaine ; il semble que les élections soient avancées aux 14-21 Juin. Il n’aura pas fallu 48 heures pour que l’UDF abandonne Giscard à ses rancoeurs ; comme VGE serait rentré dans la trappe en 1969 si Pompidou ne l’avait repris. Pire encore que les « gaullistes », les « giscardo-centristes » ne peuvent vivre hors de la soupe. Avec Marcellin, iols suivirent de Gaulle jusqu’au bout ; les voici avec Lecanuet déjà avec Chirac. Quelle opposition ? Il me semble qu’au plan économique, il n’y a que Barre qui ait une politique de rechange à celle de la gauche, même si sa politique est largement censurée. Il pourra toujours dire qu’il n’a pu la mener dans ses propres termes. Chirac et VGE n’ont eu de politique économique qu’électorale. Au plan de la politique étrangère, ce serait le seul terrain d’originalité et de personnalité qui puisse rester à Chirac et au RPR, car Mitterrand moyennant quelques retouches en Afrique et par la force des choses (la méfiance des alliés) en Eur’Atlantique, et des hésitations au Proche-Orient ne fera a priori rien de spectaculaire. Chirac prend donc la tête d’un grand rassemblement conservateur et de réaction ; c’est légitime puisque chaque électorat doit avoir
son expression, mais cela n’a plus rien de « gaulliste » ; en politique économique et en institutions, c’est Mitterrand qui est dans le fil gaullien et de la Vème République. Mes cas de conscience sont donc résolus ; le RPR n’est pas ma famille, même si cela reste une machine à conquérir le pouvoir. La bataille dans ce camp-là v se jouer entre Barre – que la dissolution rend libre de candidater immédiatement à Lyon (alors que les choses eussent été difficiles autrement puisque son suppléant est RPR) – et Chirac. VGE est hors course pour plusieurs années et va passer un creux de vague terrible : lui, avide de premières, en aura réussi deux. Le premier Président de la République à ne pas être réélu alors qu’il se représente, le premier aussi à passer ses pouvoirs sous la Vème République. Il n’a pas fallu huit jours pour que la peinture s’efface d’un septennat qui aura vraiment été un coup pour rien, une erreur historique, un vide. Rien n’aura été que sept ans de narcissisme et d’enfantillage ; c’est effarant. Mais la place de l’Etat dans la société, celle du Président dans les institutions sont telles qu’on a, pendant sept ans, été « gouvernés » ou « représentés » comme si VGE avait 70 ou 80% des Français avec lui, alors qu’il n’avait gagné que de 400.000 voix ; les médias ont rempli et fait croire à ces 30% de plus…

Après une semaine difficile, je suis rentré dans ma peau. Pourquoi Mitterrand m’appelerait-il près de lui, alors que je n’ai pas été le compagnon de la première heure, qu’au fond s’il y a des convergences d’ordre « utilitaire » profondes entre nous : le départ de VGE, le déblocage économique et social, une nouvelle fondation de la Vème République – ce qui n’est pas mince – il y a tout de même des divergences à coup sûr en politique extérieure, et dans une sensibilité aux partis et aux comités que je n’ai pas, dont je crois que lui-même va s’échapper, mais à quoi il ne tient pas peut-être pas pour le moment. Mon heure viendrait donc dans deux ou trois ans. Mais s’il ne me reste que l’expression – écrivain sans éditeur et publiciste sans journal – il est clair que le temps qui passera sera plutôt l’usure de mon soutien que son renforcement puisqu’aussi bien je ne serai pas partie prenante à la tâche en cours et que je n’en connaîtrai pas les dessous : je ne vais pas revivre ce que j’ai vêcu sous Giscard. La lettre d’Octobre 1974 comptant sur « l’état de grâce », la métamorphose de la fonction, la demande d’audience, puis en presque fin de règne, les conversations avec Serisé, et l’espérance d’un dossier au moins à traiter. Mais il me fait voir les avantages de cette course lente ; il est possible que plus tard ce soit un énorme avantage que d’avoir soutenu Mitterrand dans sa campagne, son renversement de Giscard, ses débuts, mais de ne pas avoir participé concrètement à son pouvoir. Rentrant dans mes jardins, mes livres à écrire, mes recueils d’articles à confectionner, c’est sans doute un parcours de vieillard ou de sage, une longue patence qui est peut-être l’équilibre de mon caractère trop précipité, mais je n’ai pas le choix. Il me faut accepter ma vie.

Une autre hypothèque se lève : Pontarlier. Comme par inspiration, j’ai dicté un long communiqué, jeudi 14, demandant l’appui de la gauche sinon je n’aurai plus qu’à partir. Golder au téléphone me dit que je ne me ferai de toutes façons pas accepter par les « locaux ». Les chiffres disent de surcroît que même avec l’appui de toutes les gauches et oppositions, je ne pourrai battre la droite que si elle est désunie : Giscard a fait 58% au second tour dans la circonscription, et Edgar et Tourrain
[1] seront là. Le lendemain, vendredi, j’ai successivement Christine Guiraud – médecin – son mario Joël, directeur du musée municipal, et Malfroy, professeur au lycée et ennemi juré de Blondeau, le maire. Il en ressort que Marmier auquel je pense comme suppléant de gauche (il était 3ème de liste aux sénatoriales) est mal vu et trop nanti, que les choses dépendent des instances locales du PS très démultipliées dans leurs décisions, que ma participation au jeu est vue amicalement, qu’aucune décision n’est encore prise (et pour cause, le PS n’a pas davantage de candidat de poids que cet automne) et que les municipales et le départ de Blondeau importent plus sur place au PS que les législatives considérées comme perdues d’avance. Blondeau – que je n’ai pas encore « contacté » et qui m’a finalement mené en bateau cet automne – n’a été que partiellement blanchi en Février : condamnation à somme symbolique mais pas d’inscription au casier judiciaire, donc éligible. En fait, c’est un télégramme de mon ami Vuillaume [2], suivant de vingt-quatre heures mon communiqué, qui m’avait conforté dans ce dernier « round » ; mais, comme moi, il est pessimiste sur la « sagesse » du Haut Doubs.

Jobert, à qui je téléphone vendredi, n’est pas à son bureau : il travaille chez lui. Bon signe, au moins pour lui. Le rappeler aujourd’hui ? je ne peux pas m’abaisser à demander et attendre. De même, je fais enfin ma note à FM aujourd’hui – la date de son entrée en fonctions repoussée, me donne le loisir d’être encore lu rue de Bièvre – que j’assoris de réflexions sur l’organigramme du Gouvernement et suivant un déjeuner que je dois avoir avec des banquiers ce midi, d’une note sur les réactions financières allemandes au changement de Président. J’y ajouterai une courte lettre qui, par le biais de Pontarlier, réitèrera une ultime fois mon souhait de quelque chose à l’Elysée – puis il ne me faudra plus penser qu’aux vacances, au rangement de mes papiers, à cette idée d’une grosse histoire de la Vème République
[3] et à la rédaction de ma lettre n° 3. Sur ce dernier point, le courrier – à défaut de chèques, dont la rareté condamne à court terme mon expérience – est intéressant et typique de notre France : cela vaudrait une publication de mes lettres commentées par ce courrier de lecteurs [4] en forme d’un livre au bout d’un an ou deux d’existence. Mais sauf imprévu financier, je n’aurai pas les moyens de continuer.

Vendredi soir, très au creux de la vague, au ciné-club de la vieille ville
[5], Le schpountz de Pagnol avant-guerre avec Fernandel et Raimu : exactement ma situation. Fernandel sèche d’envie de faire du cinéma et croit à son talent. Victime d’une plaisanterie qui dure, il finit par triompher mais involontairement, et dans des rôles qu’il n’acceptera qu’à la fin d’assumer. Raimu ressemble à Defferre, et le metteur en scène joué dans le film, par Astruc, a le nez et le front de Chirac… Un second film de rené Clair avec Maurice Chevalier et François Périer jeune : l’art de séduire une femme, les quelques mots de passe que Chevalier apprend à Périer, lequel lui souffle ainsi sa conquête. Cinéma noir et blanc de ces années, qui sont presque la vie pour ma génération et de l’histoire lointaine pour les vingt ans d’aujourd’hui.


[1] - l’ancien président du Conseil à deux reprises sous la IVème République, puis ministre du général de Gaulle, de Georges Pompidou, et enfin président de l’Assemblée nationale, a été le plus souvent appelé par son prénom – courtier d’assurances (comme Charles Pasqua ou Xavier Bertrand), le second est le zélateur de Jacques Chirac dans tout le Doubs, et a vêcu alors dans la certitude que son champion l’emporterait au premier tour sur Giscard d’Estaing, puis au second sur Mitterrand.

[2] - Romain Vuillaume, que j’ai connu à son dernier poste de consul général à Lisbonne, tandis que j’étais (Septembre 1975 à Février 1979) adjoint du conseiller commercial près notre ambassade – le cycle passionnant de la « révolution des oeillets » – et qui est devenu un ami cher : excentrique, très drôle, éminemment cultivé, bonne plume, ne doit pas être confondu avec celui qui recueillit, par concours de circonstances la succession d’Edgar Faure au Palais-Bourbon : Roland Vuillaume, chauffagiste de son état professionnel comme son adversaire André Cuinet. Il obtint sans aucune conviction politique, notamment gaulliste, l’investiture du RPR en 1980 tout en gardant l’affichage, plaisant localement, d’un indépendant. Il conquit la mairie du chef-lieu Pontarlier en 1983 et garda le siège jusqu’à passer la main en 2002, sans que le RPR soit battu

[3] - j’ai toujours ce projet, mais avant de m’y atteler, je dois boucler l’édition commentée de mon journal du départ du général de Gaulle, puis quelque chose sur l’Abbé Pierre dans le bourbier de « l’affaire Garaudy » et surtout la biographie de Maurice Couve de Murville, entreprise du vivant, il y a dix ans, de l’ancien ministre et Premier ministre du général de Gaulle…

[4] - internet n’existe pas encore

[5] - le Stadt-kino très francophile et francophone de programmes et de publics

Inquiétude & Certitudes - lundi 18 mai 2009

Lundi 18 Mai 2009

Prier… [1] l’âme vide et en attente, fatigue indistincte, état général de presque nous tous à un moment ou à un autre. Moment propice. Je ne vous l’ai pas dit dès le commencement parce que j’étais avec vous. Toute parole du Christ est pré-méditée, toute parole du Christ est nécessaire, la révélation se fait davantage par notre compréhension rétrospective que par un quelconque verbatim strictement contemporain de ce qui fut dit. Rôle de la mémoire dont nous savons d’expérience qu’elle n’est pas notre personnalité, mais qu’elle constitue l’outil d’identité et d’expression décisif. Sans mémoire, nous gardons nos réflexes et notre authenticité, notre continuité n’est pas volontaire mais vérité, réalité. Il nous manque cependant quelque chose qui est bien proche de la vie, qui jouxte notre liberté, disposer d’une connaissance de soi et du stock que nous a apporté l’existence. L’Histoire Sainte, les Evangiles sont ce stock commun à l’humanité. Pour l’heure, Jésus prédit à ses disciples leur propre massacre… l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront offrir ainsi un sacrifice à Dieu. Mais avant cette échéance, terrible, il y a la propagation de la foi. A Philippes – que revenant de Thassos, j’ai eu le bonheur de visiter plusieurs fois, les herbes et les arbres de la Grèce du nord entre Thessalonique et la frontière turque y dominent aujourd’hui, mais il reste quelque chose d’ambiant, oui, la mémoire – à Philippes, Lydia a la pose de Marie, sœur de Marthe, à Béthanie. Tout le monde est assis, les nouveaux venus et ce groupe de femmes. Elle nous écoutait, car le Seigneur lui avait ouvert l’esprit pour la rendre attentive à ce que disait Paul. La mémoire, c’est l’Esprit Saint, l’ouverture, c’est l’Esprit Saint. Et humainement, c’est l’hospitalité, tout accueil. C’est la fierté de ses fidèles.

après-midi

La Mauritanie… une médiation sénégalaise qui traine en longueur, qui est le fait d’un président en fin de pouvoir et qui a été jusqu’à présent plus que conciliant avec les putschistes dont il plaide une compréhension à l’Elysée. Le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi ne pouvait évidemment accepter une convocation – même pour des conversations fraternelles à Dakar, alors que lui y seraient refusés tout contact avec ses compatriotes, fort nombreux (les commerçants, les étudiants), et avec les opposants sénégalais – et ne peut, en recevant chez lui, à Lemden, accepter des offres de compensation à son abdication. Sagement et moralement, l’élu du 25 Mars 2007 n’accepte que d’être l‘instrument d’un consensus mauritanien : je ne vois, quant à moi, d’objet à ce consensus que pour un report du plébiscite, une période de gouvernement d’union nationale assez longue pour que précisément se dégage un consensus sur une refonte des institutions (celles issues de la dictature militaire en 1991 n’ont pas empêché la perpétuation de cette dictature et n’ont pas en 2007-2008 acclimaté les systèmes européen et américain d’alternance et de parlementarisme), sur le règlement du passif humanitaire, sur l’assainissement économique. Je ne vois d’élections utiles et modératrices que dans le renouvellement de l’Assemblée nationale et la tenue du scrutin sénatorial reporté par la junte craignant que la présidence du Sénat, et donc l’intérim de la présidence de la République, échappent à son contrôle. A terme, je vois un combat décisif entre Ahmed Ould Daddah et les militaires pour que les Mauritaniens, entre eux, ratifient trente ans d’hégémonie militaire en la personne du général Mohamed Ould Abdel Aziz, ou réinventent une démocratie renouant avec le génie fondateur et pacifique que fut Moktar Ould Daddah, précisément demi-frère d’Ahmed. Quant au président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, à lui la vraie transition démocratique, la garantie que l’élection de la nouvelle Assemblée nationale sera régulière et que le système des partis aura été réorganisé en sorte que des candidats dits indépendants ne soient pas des gens sous influence, s’il y a un parti des pustchistes – il a été fondé en début de mois et est présidé par le chef de la junte – qu’il s’avoue avant la consultation et non pas après. A lui aussi d’animer au Parlement et selon des commissions mixtes armée-société civile-assemblées parlementaires, ce qui formera la mission du futur président de la République, appelé à lui succéder soit à terme constitutionnel, soit avant si le consensus est obtenu non sur une date de scrutin mais sur son enjeu, c’est-à-dire sur les thèmes et les dossiers ayant fait difficulté depuis vingt ans. – En principe, les Sénégalais reviennent ce soir ou demain en Mauritanie.

En Birmanie… l’ambassadeur britannique empêché d’assister au procès du prix Nobel, et celle-ci privée de ses médicaments et de soins. Là, comme en Mauritanie, je ne comprends pas qu’au minimum les ambassadeurs ne soient pas rappelés « pour consultation ».

En France… acharnement pour justifier rétrospectivement l’internement de Jérôme Coupat, alors qu’originellement il n’y a rien dans le dossier. Cinéma et télévision pour Michèle Alliot-Marie en Seine-Saint-Denis : attaque de fourgon de police à l’arme de guerre, samedi. Dépôt d’une nouvelle proposition de loi sur le travail dominical : il serait intéressant que les églises chrétiennes prennent autant position que les syndicats.
Les événements sont ailleurs.

Un million huit cent mille visiteurs pour les musées ouverts en nocturne. Le musée ressenti désormais comme un élément de l’image sociale des visiteurs et comme un critère de rayonnement d’une région, d’une ville. Selon l’expression devenue habituelle mais qui n’est toujours pas bien belle : « cela va dans le bon sens ».
Toulon, l’université censément évacuée par la police, mais une dizaine d’étudiants ont commencé une grève de la faim. Nancy, referendum sur le passage des examens organisé par la présidence de l’université et censé constituer une consultation sur la poursuite de la grève : on admet de chaque bord être à 50/50. Valérie Pécresse, candidate à la présidence de la région Ile-de-France, reçoit les dirigeants de l’U.N.E.F. et accord un sursis pour que les boursiers soient éligibles au renouvellement de ce qu’ils ont reçu cette année.
Silence inhabituel du président de la République.

Quatrième guerre mondiale ? Pascal Boniface développe cette interrogation depuis maintenant quatre ans. Je partage son pessimisme ou son réalisme : Barack Obama ne changera rien ni aux faits sur le terrain, ni aux clivages que Gaza (prise de pouvoir par le Hamas, guerre de siège sinon d’extermination menée par Israël) a rendus pour la première fois vraiment irréversibles entre Palestiniens et Juifs, ni à l’ensemble des stratégies américaines. Au contraire, les Etats-Unis s’enfoncent : Irak, Pakistan, Afghanistan et la France risque d’être sa seule alliée à les suivre : prudence de l’Allemagne, désengagement des Anglais, les meilleurs connaisseurs de la région du détroit d’Ormuz aux anciennes limites russes et soviétiques. Mais je ne crois pas que cette « poudrière » enflamme le monde. Même les Arabes, non concernés territorialement, ne s’impliqueront militairement, en tout cas pas les monarchies pétrolières. Et surtout le reste du monde, l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne, l’Asie malaise ou jaune, ne se sent nullement concernés. La guerre « mondiale » est engagée, elle divise les Etats comme ce fut le cas à la fin de la Grande Guerre du fait de la révolution soviétique. La crise économique, financière et sociale, jusqu’à présent, laisse la main aux gouvernements et aux grandes entreprises. Qui, sauf paroles et réunions n’intéressant qu’eux-mêmes pour la montre, ne changent rien. Je sais vers quoi il faudrait aller : démocratie, gouvernements mondiaux selon les thèmes, protectionnisme par la considération de bon sens des grandes zones de culture et de niveau de vie homogènes appelées à n’échanger que les surplus ou le complémentaire, mais certainement à déplacer spéculativement les centres de production alors que les foyers de consommation sont structurellement peu déplaçables, sauf hausse de niveaux de vie ou partage très organisé et solidaire des dividendes de l’activité économique. Comment y arrivera-t-on ? je ne sais pas. Je plaide – pour la France – qu’un changement de gouvernement, c’est-à-dire un gouvernement d’union nationale formé même par l’actuel président, mais pour chercher le consensus non les clivages de camp à camp pour la prochaine élection (présidentielle), pourrait être propositif et imaginatif. Les photographies les plus répandues de Barack Obama le montrent perplexe : j’en suis inquiet. On a photographié de Gaulle las, on filmait Kennedy souriant, on a enregistré Khouchtchev menaçant, aucun n’était perplexe. Pourvu que cela ne dure pas.

[1] - Actes des Apôtres XVI 11 à 15 ; psaume CXLIX ; évangile selon saint Jean XV 26 à XVI 4

vendredi 15 mai 2009

journal d'il y a vingt-huit ans - vendredi 15 mai 1981

Munich, le vendredi 15 mai 1981


Contraste complet entre les espérances qu’on me donne autour de moi en famille ou dans l’administration, et la réalité de ce qui m’est offert. Je sens que fondamentalement les règles du jeu n’ont pas changé : une classe politique où ne comptent que les ministres ou anciens ministres, ceux-là ont les audiences et les médias, un vivier de techniciens qui fait oublier ses opinions ou ses services ailleurs pour être de nouveau en piste. Je ne suis ni de l’un ni de l’autre autant par goût que parce que jamais l’opportunité ne s’est présentée d’entrer ici ou là. Téléphoner, attendre, me signaler ? Mitterrand et Jobert me connaissent, le second très bien et depuis tant de temps, le premier en bien et personnellement. Mais a-t-on besoin d’un homme qui a autant d’idées que vous quand on arrive ou qu’on revient au pouvoir ? A-t-on besoin d’un généraliste ?

Je fais aujourd’hui la note que j’ai donnée à attendre dans ma dernière lettre à Mitterrand après son élection. Je sèche un peu, car ce sera évidemment un modèle de ce que je peux lui apporter, et soit je fabule en lui prêtant un profil qu’intérieurement il pourrait récuser, mais je crois que mon intuition est bonne, soit je l’habitue à des services gratuits : pourquoi m’appeler auprès de lui, si de Munich sans engagement de sa part je l’approvisionne d’idées et de réflexions. J’ai écrit à Jobert le détail de mon état d’âme et ce que je souhaite.

J’ai dicté un communiqué hier pour Pontarlier
[1] en appelant publiquement aux partis de gauche pour soutenir ma candidature et en donnant a contrario l’exposé des motifs de mon départ définitif si je n’ai pas ce soutien. Golder [2] à qui je téléphone pour m’assurer du passage de mon papier, me confirme dans mon pressentiment : je ne me ferai jamais admettre par les gens de parti sur place… Une hypothèque se lève.

Recevant hier soir Garcia, le chef de notre poste de Cologne
[3], je délaye pour lui la façon de rattacher Mitterrand à une conception gaullienne des institutions, à une majorité de type Libération, et donc de voir dans le résultat du 10 Mai une véritable restauration de la Vème République et presque le renouement de ce qui fut cassé en 1969. Prolongeant les choses avec lui et revivant mes années d’ENA, je vois aussi un autre écho : cette jeunesse et créativité de notre administration dans les années 60, un peu abstraite sans doute, mais très consulaire et réformatrice à grands horizons, peut nous être rendue par cette blanche page aujourd’hui. Bien évidemment, Giscard parti, on saperçoit déjà que les sept ans n’auront même pas été un coup d’ongle sur la vitre de l’Histoire nationale, un raté, un avatar : entre de Gaulle et Mitterrand sous la Vème République, il n’y aura donc rien eu.

Paradoxe que m’explique Hallier
[4]: plus la technique de fabrication d’un livre progresse et permet l’élaboration ultra-rapide du produit, plus la mise en place et la programmation de parution est longue. Impossible donc de réaliser le projet qui m’était venu sur la route du retour d’une plaquette : L’âme du 10 Mai, paraissant pour les élections et y survvant cet été. Possibles préface de Jobert et postface de FM. Jean Bothorel du Matin qui me passe régulièrement mes articles maintenant, et a ses entrées chez Calmann-Lévy et chez Grasset, confirme ce triste diagnostic. Je vais donc m’en tenir à ma lettre n° 3 et à mes articles. J’ai déclenché la mise au point avec JF.






[1] - j’ai été candidat à l’élection législative partielle, en Novembre 1980, qu’avait ouverte l’élection d’Edgar Faure au Sénat. Ma campagne, déclarée le 18 Juin 1980, était d’abord fondée sur l’espérance que soit le PS soit le RPR me soutiendrait, l’autre parti reste neutre bienveillant, face au candidat giscardien : mes amitiés avec Pierre Messmer et Jean-Pierre Chevènement, dont les circonscriptions de Sarrebourg et de Belfort ne sont pas si éloignées, m’ont fait croire à cette configuration, leur accueil à chacun aussi. Puis, j’ai voulu tenir parole : me présenter que j’ai des soutiens ou pas, démontrer la possibilité de l’indépendance en politique et récusant même l’étiquette du Mouvement des démocrates, de Michel Jobert, dont je passe pourtant pour l’une des illustrations. Résultat : 2,47% mais la gauche quoique mieux votée n’est pas non plus présente au second tour qui se joue entre deux conseillers généraux rivaux. Je persisterai, serai au conseil municipal en 1983 mais dans l’opposition, et en 1988 manquerait de peu – au PS local – le vote de l’assemblée de circonscription. En 1989, je tente une ultime fois d’obtenir l’appui de la rue de Solférino (Lionel Jospin me reçoit, Premier secrétaire) et jette l’éponge, la fidélité à ses limites, mais le pays – le Jura, le Haut-Doubs – et certains de ses natifs, dont l’exceptionnel Pierre Bichet, peintre de l’abrupt en lumière et en psychologie, m’a profondément plu : je continue de l’aimer.

[2] - de la tête rédactionnelle de l’Est Républicain à Besançon, Serge Golder m’a pris en amitié. J’avais été recommandé au journal le plus lu à Pontarlier, par Jacques Fauvet qui avait commencé, avant la guerre,sa carrière de journaliste dans ce quotidien, dont il resta le correspondant parlementaire jusqu’en 1963

[3] - le dispositif du commerce extérieur – la Direction des relations économiques extérieures, sise alors au 41 quai Branly, où sera installé le musée voulu par Jacques Chirac – est très étoffé en République fédérale d’Allemagne : à Bonn (l’ambassade), un ministre plénipotentiaire, chef des services d’expansion économique, et un conseiller commercial près le consul général à Hambourg, à Francfort, à Stuttgart et à Munich (je suis celui-là). A Cologne, le poste compte des dizaines d’agents très spécialisés sur lesquels rabattent ceux des autres Länder, car il est rare qu’une prospection de nos ressortissants se limite à un seul territoire, mais chacune est en revanche mono-disciplinaire. André Garcia dirige Cologne et notre chef à tous est le très fin Henri Chazel, qui m’a pris en affection. Périodiquement, le long du Rhin, nous faisons la revue d’Allemagne sinon de la planète, à titre personnel et non professionnel. Ce qui me passionne. Débutant au Danemark à la fin des années 40, il avait été le visiteur en prison de Céline.

[4] - Jean-Edern Hallier, un temps éditeur, a publié mon essai de réplique à Démocratie française de Valéry Giscard d’Estaing, à l’automne de 1976 : Dernière prière à M. Valéry Giscard d’Estaing, encore président de la République. Très jolie brune au teint mat, Sylvie Bouscasse, l ’attachée de presse, au moment du « lancement », était la future femme – vite abandonnée – de Bernard-Henri Lévy. J’ai rencontré ce dernier dans ma recherche alors d’un éditeur, manquant Ramsay qui commençait, tous au Twickenham, rue de la Chaise, et ne gagnant – mais c’est inestimable – qu’un déjeuner avec Françoise Verny : celle-ci, sans jamais me publier, m’honorera de son amitié et d’une véritable chaleur de relations jusqu’à sa fin